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Umar Chapra, l’économiste de la cité juste

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Umar Chapra, l’économiste de la cité juste

Par la rédaction • 14 juin 2026 • Finance islamique / Hommage

L’économiste pakistano-saoudien Muhammad Umar Chapra s’est éteint vendredi 13 juin à Djeddah, à l’âge de quatre-vingt-treize ans. Il laisse derrière lui une œuvre — seize ouvrages, plus d’une centaine d’articles, traduits en douze langues — qui aura, en six décennies, doté la finance islamique contemporaine d’une langue, d’une méthode et d’une légitimité académique internationales. L’industrie qu’il a contribué à fonder pèse aujourd’hui près de 3 900 milliards de dollars.

Il n’a jamais dirigé de banque. Il n’a jamais structuré un sukuk. Il n’a jamais siégé dans le moindre comité de placement. Et pourtant, sans le travail patient de Muhammad Umar Chapra, mort le 13 juin à Djeddah à l’âge de quatre-vingt-treize ans, l’industrie mondiale de la finance islamique — 3 880 milliards de dollars d’actifs en 2024 selon le dernier rapport de l’Islamic Financial Services Board — ne serait pas tout à fait ce qu’elle est devenue.

L’économiste pakistano-saoudien appartenait à une espèce rare : celle des théoriciens dont les livres précèdent l’industrie, l’irriguent et l’orientent sans que les praticiens aient toujours conscience d’en suivre les sillons. Pendant quarante ans, ses ouvrages ont occupé une place singulière dans les bibliothèques des facultés d’économie, des comités shariatiques et des bureaux des conseillers de banques centrales — d’Islamabad à Kuala Lumpur, du Caire à Manama.

De Bombay à Djeddah

L’homme qui aura posé les fondations doctrinales d’une discipline naissante était né le 1ʳ février 1933 à Bombay, dans l’Inde britannique d’avant la partition. Il grandit à Karachi, dans le Pakistan tout neuf, fréquente l’Université de cette ville où il décroche son master en 1956, puis traverse l’Atlantique pour compléter, à l’Université du Minnesota, un doctorat en économie obtenu en 1961.

Suivront six années de carrière universitaire aux États-Unis — Wisconsin-Platteville, Kentucky-Lexington — qui auraient pu en faire un économiste classique parmi d’autres. C’est à un retour, en 1965, qu’il doit son destin : direction Riyad, où il rejoint la Saudi Arabian Monetary Agency (SAMA), la banque centrale du royaume. Il y restera trente-cinq ans, jusqu’au rang de conseiller économique principal, et obtiendra la nationalité saoudienne — distinction rare pour un étranger, accordée au regard de sa contribution à l’architecture financière du royaume.

En novembre 1999, il rejoint Djeddah pour intégrer l’Islamic Research and Training Institute (IRTI, devenu IsDB Institute en 2021), branche de recherche de la Banque islamique de développement, comme Research Advisor — fonction qu’il conservera jusqu’à ses derniers jours. Trois géographies, un seul fil : penser une économie réconciliée avec l’éthique.

Édifier une discipline sans nom

Quand Umar Chapra commence à écrire dans les années 1960, l’économie islamique relève au mieux d’une aspiration théologique, au pire — pour l’académie occidentale — d’un oxymore. Il consacrera l’essentiel de sa vie intellectuelle à démontrer qu’elle n’est ni l’un, ni l’autre.

Son ouvrage de 1985, Towards a Just Monetary System, marque l’entrée du sujet dans la conversation des économistes occidentaux. Dans le Bulletin of the British Society for Middle Eastern Studies, le professeur Rodney Wilson, de l’Université de Durham, le décrit comme la présentation la plus limpide à ce jour de la théorie monétaire de l’islam. La formule, venue d’un économiste extérieur au champ, fait date.

« The most lucid presentation yet of the monetary theory of Islam. »
 Rodney Wilson, Université de Durham, à propos de Towards a Just Monetary System (1985)

Sept ans plus tard, Islam and the Economic Challenge (1992) franchit un autre cap : il s’adresse non plus seulement aux spécialistes mais à l’ensemble des sciences sociales musulmanes, comparant systématiquement le paradigme islamique au capitalisme et au socialisme, examinant ce que chacun préserve et ce que chacun mutile.

Vient ensuite, en l’an 2000, The Future of Economics: An Islamic Perspective — son livre le plus ambitieux, où il reconstruit la pensée d’Ibn Khaldoun (1332-1406) pour en faire une théorie contemporaine du développement. La même année, avec Tariqullah Khan, il signe Regulation and Supervision of Islamic Banks, document fondateur pour les régulateurs des juridictions musulmanes naissantes.

L’œuvre se prolonge en 2014 avec Morality and Justice in Islamic Economics and Finance (Edward Elgar), et trouve son ultime souffle dans son article de 2017, The Looming International Financial Crisis, où, à quatre-vingt-quatre ans, il interroge la capacité d’une finance fondée sur le partage des risques à atténuer la sévérité des crises à venir.

La méthode et le cap

Chapra avait une thèse — une seule, qu’il aura répétée et raffinée durant six décennies. Une économie ne peut être juste si elle n’est pas morale. La morale, pour lui, ne constituait pas un correctif extérieur à l’activité économique : elle en formait le socle.

Le concept qu’il aura le plus contribué à introniser dans le vocabulaire de la finance contemporaine est celui des maqasid al-Shari’ah — les objectifs supérieurs du droit islamique, qu’al-Ghazali (1058-1111) puis al-Shatibi (m. 1388) avaient ramenés à cinq : la préservation de la foi (din), de la vie (nafs), de l’intellect (‘aql), de la descendance (nasl) et de la richesse (mal). Dans la lecture qu’en propose Chapra, ces cinq objectifs forment la boussole d’une analyse économique élargie : une économie ne se mesure plus à son seul taux de croissance, mais à sa capacité à élever conjointement le bien-être matériel, social, éthique et spirituel des populations.

Cette ambition synthétique, qu’il appellera Integrated Development Paradigm, le place tôt dans une position originale : critiquer aussi bien le matérialisme du libéralisme classique que l’égalitarisme abstrait du socialisme, sans céder ni à la nostalgie d’un âge d’or islamique ni à une modernité décrochée de ses valeurs.

L’exigence académique de ses travaux n’aura jamais fléchi. Le prix Roi Faïçal pour les études islamiques, qui lui est décerné en 1989 conjointement à la médaille de la Banque islamique de développement, en consacre la portée. En 2014, à Istanbul, le président turc Recep Tayyip Erdoğan lui remet le prix académique du 30 anniversaire du COMCEC. L’année suivante, le classement ISLAMICA 500 le place parmi les cinquante personnalités les plus influentes de l’économie islamique mondiale.

Ce qui demeure

Le constructeur ne verra pas l’aboutissement de l’édifice qu’il aura contribué à dresser. Mais il aura assez vécu pour en mesurer l’ampleur.

Au moment de sa disparition, la finance islamique mondiale pesait 3 880 milliards de dollars d’actifs à fin 2024, en croissance de 14,9 % sur un an, selon le 13 rapport de stabilité de l’Islamic Financial Services Board. Le marché des sukuk a franchi le seuil symbolique du trillion de dollars d’encours, dont plus de 50 milliards de sukuk ESG. L’Afrique subsaharienne, longtemps périphérique, compte désormais 104 banques islamiques et fenêtres dédiées réparties sur 28 pays, selon l’Islamic Finance Development Indicator 2025 publié par le London Stock Exchange Group et l’ICD. Les projections de l’industrie tablent sur 9 700 milliards de dollars d’actifs à l’horizon 2029.

Aucun de ces chiffres ne porte son nom. Tous portent, à des degrés divers, sa marque.

Les institutions qu’il a conseillées — SAMA, IsDB, IRTI/IsDBI — ont essaimé jusqu’à Dakar, Lagos et Abidjan, où les législations sur la finance islamique s’élaborent aujourd’hui dans le sillage des standards de l’AAOIFI et de l’IFSB, eux-mêmes nourris du cadre doctrinal qu’il aura, sa vie durant, défendu : adossement à l’actif réel, partage des profits et des pertes, prohibition du riba et du gharar, transparence, équité.

Umar Chapra laisse une veuve, Khairunnisa Jamal Mundia, qu’il avait épousée en 1962, et quatre enfants. Il laisse aussi des générations d’économistes, de banquiers, d’ulémas et d’étudiants pour qui ses livres auront longtemps été ce qu’il y a de plus rare en finance contemporaine : une lecture qui demande qu’on prenne son temps, et qui le rend.

إِنَّا لِلَّهِ وَإِنَّا إِلَيْهِ رَاجِعُونَ

« Nous sommes à Dieu, et c’est à Lui que nous retournons. »

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